La
maison vide de Claude Gutman
" n'oublie jamais : lutte, lutte jusqu'au bout "
Mémoire
de validation du séminaire de Madame Carine Trévisan "L'intime
dans l'histoire" Université Paris 7 (année universitaire
2007-2008 1er semestre)
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autres pays et autres
temps
La trilogie La
loi du retour écrite par Claude Gutman se déroule durant
la seconde guerre mondiale en France et en Palestine. Dans La maison
vide, David, fils de Lazare et Clara Grunbaum, raconte sous forme
de journal dans un cahier quadrillé (p. 27) sa vie dans les années
1940 à 1944, avec l'occupation allemande, les premiers signes de
la ségrégation antijuive, la disparition de ses parents
dans une rafle, et son arrivée dans une maison d'enfants juifs.
La seule analyse
du premier volume de cette trilogie fournit suffisamment de matière
pour le dossier de validation du séminaire. Il convient juste de
savoir que les trois volumes sont très différents, mais
tout autant riches, dans la structure narrative et la typologie des évènements
qu'ils décrivent. |
1. L'Histoire
dans l'histoire 2. L'identité 3. Le respect des " lois " 4. La mort et la vie : pulsions contradictoires et complémentaires 5. Les sentiments 6. L'écriture 7. Les références aux contes Conclusion Bibliographie complémentaire littérature de jeunesse |
1.
L'Histoire dans l'histoire Comme l'indique la citation de Joseph Kessel, mise en exergue de La maison vide , la narration d'un événement historique fort au travers d'une histoire personnelle touche plus notre imaginaire que des faits bruts. Dans cette logique, Claude Gutman nous présente la vie du jeune David Grunbaum durant la seconde guerre mondiale, de l'occupation de la France par les Allemands, à la création de l'Etat d'Israël. Dès le début, le lecteur est plongé dans l'action par la narration que fait le jeune David du " cérémonial " de son coucher qui le fait changer d'étage et d'appartement pour dormir. Une situation géographique et historique est possible avec la mention du décès du fils de la famille " mort pour la France " (p. 9). Page 12, une évocation de la ligne Maginot nous confirme qu'il s'agit bien de la seconde guerre mondiale. Nous pénétrons ensuite pleinement dans le ressort du livre avec la mention de l'étoile jaune qu'il doit porter, symbole discriminant et négatif dont il inverse la valeur en le qualifiant de médaille, et ainsi crée un lien avec le jeune " mort pour la France " pour lequel ses parents ont reçu à titre posthume une médaille et un diplôme : C'était avant Moi aussi, j'avais gagne une médaille avec toute la famille. Une médaille en tissu jaune sous forme d'étoile à porter bien cousue du côté gauche. (p. 13.) L'histoire intime (personnelle) du père de David est transmise à son fils comme un conte de fées dans une relation duelle et privilégiée père-fils : " Moi j'étais assis sur les genoux de papa et il me racontait. [. ] Il n'y avait rien pour réparer. Juste assez pour faire pleurer et donner des cauchemars... " (p. 14) Nous voici plongés dans l'univers des pogroms polonais (mais ce pourrait être en Russie ou ailleurs). Un aperçu des persécutions subies par les Juifs dans de nombreux pays qui est particulièrement marquant dans l'esprit du lecteur, comme dans celui de David, du fait du parallèle qui est fait avec le conte de fée et de la présentation de ce récit en des termes qui rappellent le rituel quotidien de l'histoire avant le coucher. La description du massacre de la première épouse et des trois premiers enfants est sobre mais forte : Et je pleurais aussi tandis que tous deux, enlacés, nous revoyions chacun de notre côté cette scène de quelques minutes où le sang séchait sur de la terre poussiéreuse où gisaient les trois enfants massacrés et Rachel, la première femme de mon père. (p. 17-18) Nous trouvons là l'explication des persécutions : Ils ont tué des enfants comme moi qui n'avaient commis que l'unique crime d'être nés Juifs, simplement Juifs. (p. 16) C'est là une évocation de notre histoire, éternelle sans qu'un mot soit changé. Une image de livre d'Histoire où papa était au premier plan (p. 16) Dans le cours du récit sont plusieurs fois évoqué les orientations politiques des uns et des autres et la situation politique mondiale : communistes / juifs / juifs socialistes ou Bundistes / Juifs communistes / antisémites / la guerre en Espagne / Sionistes Bundistes (avec la création d'Eretz-Israël). Puis voici, que tout s'accélère ou du moins est-ce ce dont Gutman veut nous donner l'impression : Je serais A peine si j'ai eu le temps d'être que [ ] c'était la guerre ; D'abord rien, longtemps. Et puis soudain tout, vite. En l'espace de (p. 30) La narration passe des projets des parents de David pour son avenir à l'arrivée des Allemands dans Paris. Bien entendu les points de suspensions (sauf ceux [ ]) sont dans le texte original, procédé narratif évoquant l'accélération du temps. Cette arrivée entraine l'exode, qui est là encore suggéré et non décrit au travers du départ des voisins qui confient leurs clefs à ses parents. Le côté humain de cet épisode historique est souligné par la description des objets confiés à ses parents et qui remplissent la boutique : un bric-à-brac de souvenirs n'ayant de la valeur que pour ceux qui les abandonnent. L'armistice est très sobrement évoqué, voyant le retour de certains de l'exode, ceux qui ont eu de la chance et d'autres qui en ont eu moins : Ils ne sont jamais revenus chercher leurs affaires étiquetées. (p. 37). Et il y a tous les membres de l'Amicale (des Juifs de Montreuil) : Et papa disait à Yantel tous ceux qui étaient là. Les autres s'étaient évaporés sans laisser d'adresse. (p. 39). L'événement suivant est l'obligation d 'aller se faire " recenser " au commissariat. C'est un moment terrible à vivre pour ce père qui a toujours pensé que la France n'était pas comme la Pologne, que la France le protégerait, et qui a toute confiance en ce pays et ses lois. On sent que c'est une abjection totale pour cet homme qui croit si fort que la France est tellement différente. A tel point qu'il révèle à son fils que sa femme et lui avaient décidé de le prénommer France s'il avait été une fille (p. 40) Cet épisode est plein de va et vient entre des états d'esprit relevant de pôles opposés, le tout souvent à l'intérieur du même paragraphe. La séquence commence sous le signe de la fierté de la promenade du dimanche avec les beaux habits, avec les précieux papiers ( ) : l'acte de naturalisation et les cartes d'identité enveloppés dans du papier cristal si doux au toucher. [ ] c'était le début de l 'automne et c'était un plaisir (p. 40). Puis, le ton change et la colère s'exprime France de la honte. France des petits fonctionnaires qui font leur métier, qui appliquent bêtement le règlement. France, France de merde. (p. 41). Honte et douleur. Puis une description festive, presque joyeuse du rassemblement où tout le monde se connaît, se salue, s'interpelle c'était une insulte aux Allemands qui avaient interdit tout rassemblement. (p. 41). Et défi suprême, manifestation du persécuté qui retourne la situation, en attendant chacun leur tour, ils ont commencé à parler en yiddish et le ton montait et les vieilles histoires que je ne comprenais pas revenaient. Ils riaient. (p. 41). Et à nouveau un renversement total du rire au désespoir quand les premiers sont ressortis, tremblants, le visage défait. Sans un mot, ils ont montré leur carte d'identité tamponnée d'un JUIF majuscule. (p. 41). Puis il est directement fait allusion aux pogroms, ghettos et autres discriminations subies par les juifs depuis l'Antiquité. Pourquoi ne pas nous mettre un tampon sur le front ? Ça se verrait bien mieux de loin (p. 41). Gutman traite alors d'un autre point qui est la révélation de Juifs qui n'en étaient pas. (p. 42). Ce moment permet au narrateur de nous citer le texte, qu'il ne découvrira qu'ensuite (toujours ce tissage de l'histoire, ces allers-retours entre différentes périodes de sa vie), qui définit qui est Juif au regard de la loi du régime de Vichy. Vient alors la scène du " marquage " des documents par le fonctionnaire de police qui les a marqué sur son grand cahier par ordre alphabétique. Puis il a pris son tampon et il a mis JUIF sur tous les papiers sacrés : actes de naturalisation et cartes d'identité. Il tamponnait sans plaisir, machinalement. Ses chefs le lui avaient dit. Il obéissait. (p. 43). A lire cela, on ne sait pas ce qui est le pire : le fait de tamponner les " papiers sacrés " ou celui de le vivre comme un ordre parmi tant d'autres qu'il faut exécuter sans état d'âme comme un fonctionnaire bête et discipliné, d'obéir à un ordre inique comme s'il était sans importance, routinier, machinal ? L'épisode se clôt, encore une fois, sur deux messages antagonistes : le père qui sort choqué, blanc (p. 43) du commissariat et les paroles prononcées Vous voyez, il n'est rien arrivé ! (p. 43), dans une totale négation de cet évènement qui vient de totalement chambouler son univers, prouvant qu'en France, pas plus qu'en Pologne, il n'est à l'abri de la discrimination. Et que, pire que cela, les lois, elles-mêmes, peuvent être dévoyées et au service du Mal. Cette attitude de négation est sûrement la seule qu'il ait trouvée pour continuer à mener sa vie, ne voyant pas quoi faire d'autre ? On se pose tout de même la question de savoir s'il est réellement aveugle sur la suite que peuvent prendre les évènements (au regard de son passé et de ses discussions avec Yantel). Un peu plus tard, c'est le tour du David, dans son récit, de questionner son père de manière imaginaire sur cette attitude d'aveuglement. Le lecteur découvre alors la montée sournoise de la mise en place des lois anti-juives : apposition d'écriteau " entreprise juive ", interdiction de posséder une T.S.F., sortir entre 20 h et 6 h, donc plus de sortie, de cinéma, plus de possibilité de voir ses amis : Comme si la vie était morte (p. 48). Toutes ces réglementations sont assorties de la menace de prison, d'amende ou d'internement dans un " camp de Juifs ", sans que l'on sache ce que cette appellation recouvre. Voici l'épisode de l'obligation du port de l'étoile jaune auquel il est fait référence dans le premier chapitre. Distribution qui renvoie les familles juive au commissariat pour retirer son étoile contre un point de nos cartes de textile (p. 48) avec encore une fois la confrontation avec un fonctionnaire de police impassible : indifférence, dilution de la responsabilité ou bouclier érigé pour se protéger ? La différence est qu'ici intervient le commissaire qui promet Je m'occupe de vous (p. 49). Et comme l'écrit le narrateur : on a bien vu qu'ils s'occupaient de nous avec encore des mesures anti-juives comme l'interdiction de fréquenter un grand nombre de lieux publics : Tout devenait interdit. Pas seulement les salles de cinéma, mais les squares, les piscines, tout, tout, tout, et même les magasins où pour faire les courses on n'avait plus le droit que de 15 à 16 (p. 49). Le narrateur souligne bien la dichotomie entre les interdictions multiples visant à exclure les Juifs de la société et la mise en avant de l'identification comme étant juif, le fait de devoir porter l'étoile jaune et d'être regroupés dans le wagon de queue du métro. Le commissaire de police vient voir les parents de David. Que s'est-il dit lors de la visite du commissaire, David ne le sait pas. Mais, c'est après cette conversation que David monte dormir tous les soirs chez les Bianchotti (l'épisode nous ramène donc au début du roman) ce qui lui évite d'être emmené dans la rafle qui se déroule le 16 juillet 1942 au petit matin (dont nous comprendrons ensuite que c'est celle du " Vel d'Hiv "). La description de la rafle du Vel d'Hiv par David, est comme toutes les descriptions du livre, sobre et terrifiante. Nous croyons être à la fenêtre et voir l'action se dérouler sous nos yeux, entendre le hurlement énorme, horrible (p. 51) et voir dans la rue la masse de policiers (p. 51). La description nous implique d'autant plus que le narrateur nous livre ses états d'âme au moment où il écrit. La suite de la description évoque le hurlement qui est celui d'une seule femme opposé au silence du reste des raflés. Rien que le silence pour couvrir les hurlements de Madame Weiss. (p. 51). Voici que David passe à une partie qui le touche encore plus personnellement : la présence de ses parents parmi les personnes raflées. Avec le dernier contact qui tient lieu d'adieu, sans que le jeune héros le sache au moment où il l'écrit : Et moi, j'ai vu papa et maman, une valise à la main et deux agents de chaque côté. J'ai vu qu'ils ont levé la tête vers ma fenêtre. J'ai vu qu'ils m'avaient vu et ils ont vu que je les avais vu. (p. 51). Après cet épisode déterminant, David va plonger dans la vie clandestine avec l'aide de Madame Bianchotti qui l'emmène dans un établissement catholique dirigé par son frère. David ne réussissant pas à supporter la perte de son identité, il se révoltera et sera emmené dans un home d'enfants juifs. Il y rencontrera des enfants eux aussi privés de leurs parents et qui lui donnent un aperçu de ce qu'eux ou leur famille ont vécu : Gestapo, torture, assassinat d'un des leur sous leurs yeux Avec Lonia qui s'occupe de la maisonnée, David suit les débarquements en Italie et l'avancée des Alliés (p. 85), La maison semble protégée, mais la fin tragique rompt cet épisode plus calme de la vie de David : au lendemain d'une nuit qu'il a passé à l'extérieur, David revient pour assister à une scène terrible Devant le perron, il y avait un camion bâché, une auto-mitrailleuse et deux motos. Un homme, en habits noirs et casquette de SS, hurlait des ordres que je ne comprenais pas. (p. 101), C'est ainsi dans les dernière lignes du roman que nous comprenons les nombreuses allusions à des absents et à la solitude qui ont parsemé le roman et le titre de ce premier volume de la trilogie. Il est assez étonnant de constater le peu de fois où l'on parle des Allemands dans ce roman (dans toute la trilogie d 'ailleurs). Il y a d'abord l'arrivée des Allemands dans Paris (p. 30 et 34), Puis une scène où ils sont présentés sous un jour ridicule Une fois, dans le métro, quand tout le monde était compressé, on avait mis du rouge à lèvres sur le dos de l'uniforme d'un officier allemand. [ ] Une sacrée marrade ! (p. 43), Pour finir, les autres Allemands qui interviennent dans le récit sont ceux du commando qu'on suppose de SS qui vient chercher les enfants du home où est réfugié David. |
2. L'identité Au fil de la lecture, nous découvrons que le jeune héros prend conscience qu'il est juif, et que c'est le cas de nombreuses autres personnes, dont parfois la communauté pensait, comme pour la fleuriste Madame Laclos (p. 42), qu'elles étaient antisémites. La référence à l'identité juive est évidente dans le choix des noms de la famille (Grunbaum, Yantel, Jablonski, Rosinski, Rosenbaum, Weiss, Herschl), des prénoms (Lazare, Clara et David pour la famille actuelle et Isaac, Elie, Sarah et Rachel pour la première famille disparue dans le pogrom). La langue parlée dans les moments de crise entre les deux parents de David est le yiddish. C'est une langue totalement incompréhensible au jeune David et aussi un peu magique : il l'assimile à l'anglais (p. 23). C'est une langue " affective " qui sert à demander de préparer du thé pour Madame Bianchotti lorsqu'elle apprend la mort de son fils, la discussion dans la cour du commissariat au moment du recensement Cette langue (mélange d'Allemand, d'Hébreu et de différentes langues slaves) est une langue de déracinés. A ce déracinement fait écho celui de David Grunbaum, au début du roman, qui doit quitter sa chambre pour aller dormir dans celle du fils Bianchotti, la chambre sacrée de l'enfant " mort pour la France ". Cette rupture avec ses habitudes, cette obligation (qui lui sauvera la vie) de quitter le domicile familial et de monter deux étages pour dormir dans la chambre d'un mort est d'autant plus dure à vivre qu'elle n'a pas été expliquée par les parents. David n'arrive plus à s'endormir comme il le faisait dans son lit : Et dans le noir je pensais à ce que je voulais. [ .] Mon lit. Ma chambre. Mes bouquins. Ma lumière : tout perdu en un jour pour me retrouver dans la chambre du mort. (p. 11-12). Là, Madame Bianchotti avait juste ajouté pour [lui] un lit-cage " dans lequel il garde " les yeux grands ouverts, si jamais le mort revenait à l'improviste pour récupérer sa place. (p. 12). David se sent donc tout à la fois chassé de chez lui et importun dans cette chambre musée encaustiquée deux fois par semaine où il se creuse " un trou de souris " Le père de David est extrêmement fier d'être français : J'aimais quand il parlait français, quand il lisait le journal en suivant les mots du doigt, quand il m'appelait au secours lorsqu'il trébuchait sur un mot. [ ] Tu étais tellement fier d'être français [ ]. Français : ça voulait dire quelque chose de si fort, de si profond. Tu sortais parfois du tiroir de la salle à manger notre acte de naturalisation et tu l'embrassais comme un porte-bonheur. Juste trois noms écrits sur un bout de papier du journal officiel. (p. 13-14) Les Français sont alors opposés aux Polonais : les Polonais sont tous des antisémites, des chiens, des sauvages, des ordures (p. 14) alors que La France, c'en est le pays de la liberté. [ ] la loi française, elle a toujours protégé les Juifs sauf Dreyfus, peut-être, mais c'était ine erreur historique. Et en plus, ils ont réparé. (p. 13). Le père est aussi très fier de la réussite scolaire de son fils, qu'il ait réussi l'examen d'entrée en sixième : Mon fils, mon fils, je suis tellement fier de toi Tu étais sur la liste, la liste. (. 29). L'intégration par l'école et la langue (dans une dimension familiale) sont soulignés dans cette première partie du livre : tu te penchais sur mon cahier du jour pour me regarder calligraphier ( ). Tu tirais la langue, je m'en souviens, en même temps que moi. [ ] tu ouvrais mon cartable en cachette ( ) tu peinais pour apprendre ce que je réussissais du premier coup. [ ] Oui, tu as appris à lire, à écrire le français. " (p. 24-25). Avec une nuance, après la réunion du mercredi de l'amicale (les amis juifs qui habitaient Montreuil), Dès le jeudi, papa disait des mots méchants. C'étaient des amis terribles. ( ) Comme si la seule chose que papa avait vraiment apprise en français, c'était les injures et les gros mots (p. 38). Mais la maitrise du yiddish par les parents comme langue de l'intime et sa non-transmission au fils dans leur volonté forcenée d'intégration amène des dissensions terribles : je devais interpréter tout seul dans ma langue à moi, le français. Un français impeccable avec déliés et plaintes mouillées de larmes. (p. 23). Le yiddish rassurera David lorsqu'un homme mystérieux viendra chercher David dans le lycée catholique où Madame Bianchotti l'a mis à l'abri. Le tiraillement entre la tradition juive et la volonté d'intégration dans ce pays d'accueil gagné clandestinement (p. 22) est manifeste lors de l'évocation de la fête de Noël qui renvoie à Hanouka. Le sapin de Noël est associé à la narration du rituel de l'allumage des bougies de Hanouka. David est le roi d'une fête chrétienne et il suppose que son père pense aux cadeaux qu'il avait offerts à mes frères et surs assassinés (p. 26). Lors du terrible épisode de la démarche au commissariat pour la souillure des cartes d'identité par le mot JUIF, David apprend que si tu avais été une fille, ta mère et moi on avait choisi France. Un beau prénom, hein ? France ! (p. 40) preuve de la très haute estime que ceux-ci porte à ce pays, choisi, de manière un peu forcée, par le père de David comme point final de son exode de puis la Pologne. Ce moment révèle à toute la communauté juive qu'il y avait plein de Juifs qui n'en étaient pas puisqu'ils n'en avaient pas l'air et qu'ils n'était pas de l'Amicale. Des juifs sortis de nulle part. Des Juifs qu'on n'aurait jamais cru. [ ] Personne n'y comprenait rien. Tous les vrais Juifs, ceux qui ne s'en cachaient pas, faisaient la découverte de Juifs d'une autre planète souterraine. (p. 42). Cette stigmatisation des Juifs (quand on est juif, on a le nez crochu, les oreilles décollées, les cheveux crépus et les doigts avec au bout des ongles de sorcière (p. 38)) s'accompagne de révolte (Ça recommence, a dit quelqu'un. Pourquoi ne pas nous mettre un tampon sur le front ? Ça se verrait bien mieux de loin (p. 41)), d'une obligation de rentrer dans une identité (on devenait de plus en plus juifs, de plus en plus rien (p. 44) et Mais qu'est-ce qu'on avait fait pour mériter cela ? [ ] Oui, nous étions juifs. Quel mal à ça ? Juifs même pas religieux. Presque pas juif du tout. Jamais de ma vie, je n'ai mis les pieds dans une synagogue. (p. 47)) avec l'obligation d'afficher une appartenance à cette communauté à laquelle ils sont censés appartenir (Jusqu'au jour où j'ai su ce qu'était un Juif et qu'il n'y avait pas besoin d'explications. Même papa ne se serait pas embrouillé. C'était clair, visible, obligatoire.' (p. 48)). Avec cette obligation de porter l'étoile jaune, on retrouve, dans le texte de Gutman, la même idée que celle de Victor Klemperer dans LTI, à savoir qu'à cause de celle-ci, on est rendu reconnaissable à chacun, chaque instant " et "que chaque juif à étoile portait son ghetto avec lui comme un escargot sa coquille (cf. séminaire du 26/11). C'est bien après tous ces évènements que David apprend la définition légale du Juif selon la loi du 27 septembre 1940, définition qui n'a rien à voir avec celle que les Juifs font car selon la Torah est juif celui qui est né de mère juive, se conformant au concept du " Mater semper certa est "... c'est-à-dire à l'idée que " la mère est absolument sûre "... mais pas le père. Après le départ de ses parents dans la rafle, David n'a plus d'identité : il ne peut plus être Juif car il sera déporté (Ils avaient pris mes parents : Ils me prendraient. (p. 54)) et il a arraché son étoile, il n'est plus le fils de Lazare et Clara Grunbaum car il n'a plus accès à leur appartement ni à ses souvenirs (Deux étages plus bas, c'était chez moi et je n'avais plus le droit d'y retourner. Toutes mes affaires y étaient. Mes cahiers, mes livres, mes vieux ours en peluche soigneusement enveloppés et mes petits cyclistes en plomb. Des riens qui étaient tout. (p. 55)). Le seul souvenir qui lui reste est la vie et la photo de mariage de ses parents qui ne le quittera plus (p. 54). Madame Bianchotti lui procure une fausse carte d'identité et un refuge dans un lycée catholique. Cette perte d'identité est terrible pour David. Il ne pourra recommencer à avancer dans sa vie, à vivre que quand il pourra affirmer son identité en affichant son étoile jaune : Un tissu de déshonneur qui me rendait à moi-même. (p. 62), D'ailleurs à son arrivée dans le home d'enfants juifs, Lonia lui dit : tu oublies toutes les histoires, les secrets, la fausse vie que tu as dû raconter, te raconter. Ici, tu es juif, fils de Juifs. C'est un honneur, David, alors que ça ne devrait être qu'une chose tellement normale. " (p. 74)). Enfin libéré de tant de mois de fausse vie, de fausse identité, de faux tout. (p. 74). Le roman est parsemé de litanies de noms ou de prénoms " typiquement " juifs, ce sont ceux de la première famille de Lazare Grunbaum, ceux des membres de l'Amicale qui sont restés, ceux des enfants de la maison raflés par les soldats. La famille de David habite Montreuil et les noms de rues correspondent à des lieux existant réellement. Ce choix ne doit rien au hasard car de nombreuses familles d'artisans habitaient ce quartier . De plus quoi de plus symbolique qu'habiter un endroit où l'on possède une boutique avec son nom située rue Garibaldi, presque au coin de la rue de la Révolution. Un heureux présage (p. 27), qu'avoir son fils qui fréquente l'école Robespierre, que pouvoir se promener place de la Révolution |
3. Le
respect des " lois " Un des traits frappant de la personnalité de Lazare Grunbaum tout au long du roman est sa foi absolue dans le fait que les lois et le respect de celles-ci le protègeront sa famille et lui de tout problème. C'est comme une incantation, un mantra indéfiniment répété et dont la répétition engendre elle-même le renforcement en son efficacité : Il faut toujours être en règle, disait papa. La France, c'en est le pays de la liberté. Et quand on est en règle, on n'a rien à craindre. (p. 13), La loi, c'était la loi. Il fallait s'y plier. Quel mal à ça ? Etre en règle. (p. 40), Maintenant on est en règle. (p. 43), C'est la loi, David. Et son on respecte la loi, il n'arrive jamais rien. (p. 48), Même le commissaire semble croire qu'être en règle est suffisant : C'est la loi, monsieur Grunbaum. Je n'y peux rien. Je suis obligé de l'appliquer. ( ) La loi Soyez toujours en règle et puis, soyez sans inquiétude, je passerai chez vous, un de ces jours, dans pas très longtemps (p. 49), Hélas, la loi ne les protégera pas ! bien au contraire. |
4. La
mort et la vie : pulsions contradictoires et complémentaires |
5. Les
sentiments Au fil des pages et des péripéties, des sentiments contradictoires envahissent les personnages. Nous commençons le livre avec le désespoir des Bianchotti face à la mort de leur fils dont ils transforment la chambre en temple à sa mémoire. Cette même mort cause de l'effroi à David dans cette chambre où il est forcé de dormir pour une raison inconnue. : Ne pas bouger pour que le fantôme ne s'aperçoive pas de ma présence. (p. 12), La suite s'enchaine sur la fierté du père d'être français ainsi que toute sa famille (p. 13), fierté qui est liée à l'horreur vécue par le père : Et je te regardais avec le bonheur de lire dans tes yeux cette joie d'enfant qui effaçait, l'espace de quelques secondes, la détresse sans nom que tu portais en toi depuis que (p. 14), Le chagrin lié: la mort de sa première femme et de ses trois premiers enfants n'est pas occultée : Oui, j'ai vu mon père pleurer. Je l'ai vu ne pas avoir honte de ses larmes. [ ] Mais comment consoler l 'inconsolable ? (p. 16), Le père et le fils se joignent dans le chagrin enlacés. La colère est le moteur qui pousse Lazare Grunbaum à quitter son village de Pologne. Il rencontrera l'amitié en chemin, amitié de son compère Yantel avec lequel il partage des rires, des discussions, des disputes comme un vrai combat de boxe. [ ] Après les insultes, ils étaient copains. Copains et français. (p. 28). L'amour des parents de David s'exprime tout au long du récit au travers de leur fierté à son égard, et aussi, ce qui marque fortement le héros, une gifle éclair. Une gifle d'amour (p.23) et un visage de haine (p.23). Haine, elle aussi présente dans les propos de monsieur Armellino lorsque les Allemands occupent Paris : mais je sentais à sa voix douce une telle haine. (p. 34), Haine et désir de vengeance qui ressortent aussi dans les propos de David : Si je pouvais me venger, tuer, tuer, tuer Mes doigts me font mal tellement je serre mon crayon. Mes doigts étrangleraient ces assassins Je n'en peux plus. Je pleure. (p. 35-36), L'expression des sentiments reprend avec le départ de ses parents dans la rafle : Combien de temps j'ai pleuré dans l'odeur de ma maison, dans l'odeur de papa et de maman ? [ ] Pas un cri n'est sorti. J'ai tambouriné le sol de mes pieds. La rage. Une rage pure, impuissante tant elle était forte. (p. 54). La rage suivie de la haine envers le frère de madame Bianchotti qui pourtant le protège : Il y avait dans mon cur autant de haine qu'aujourd'hui. J'ai peut-être quelques excuses à faire, sans plus. et plus bas dans la page Assez de merci. Assez de pitié. Je vous ai haï, monsieur le père supérieur [ .] (p. 60), Et puis la colère. Immense, mûrement préparée. (p. 62), Fou de douleur, David ne rêve que de vengeance. Lors de la venue de celui qu'il va appeler Monsieur Max, David se prend d'un fol espoir de retrouver ses parents vivants. Se raccrochant à la phrase : Et puis, tes parents, tu sais, peut-être que tu les reverras (p. 71), il pense comprendre la raison de son silence de tout le trajet " et se persuade " qu'au bout de la route, ils seraient là. [ ] J'ai effacé le " peut-être ". [ ] C'était sûr. C'était sûr. Et je me suis mis à courir vers mes parents. Ils étaient là. Là. [ ] Le bonheur indicible. La détresse indicible. (p. 71-72). Claude Gutmann ou gratifie encore de deux pages très dense pleines d'émotions contradictoires. Il évoque la position de David oscillant entre cet espoir fou qu'il a eu de retrouver ses parents (c'était mon seul espoir, cet espoir imbécile, si normal et trois jours de folle espérance (. 72)) et sa déception - le mot est trop faible (p. 73). Et L'espoir fout le camp plus les heures passent. (p. 80). David est accueilli là par des enfants réfugié comme lui qui lui chantent une petite ritournelle qui nous semble sans importance sur le moment. [Dans le troisième tome, c'est par cette même ritournelle qu'il sera accueilli par d'autres enfants juifs privés de parents par la guerre dans un relais de chasse qui leur sert de lieu d'accueil près de la forêt de Saint-Germain (Rue de Paris. p. 40-41), chanson qui le renvoie au traumatisme de leur enlèvement par les Allemands et leur départ vers les camps d'où ils ne reviendront pas, ce que bien entendu David ignore à ce point du récit.] L'amour est une grande composante de l'histoire. Nous avons vu plus haut que celui que les parents de David lui portent s'exprime au travers de la fierté, dans la transmission de l'histoire familiale et l'insufflation d'une volonté de vivre à tout prix. Il y a aussi l'amour très difficile dans son expression entre David et Madame Bianchotti. C'est aussi le cas dans les deux autres volumes de la trilogie. Madame Bianchotti sauve David des Allemands, l'abrite à plusieurs reprises dans la chambre de son fils mort, lieu qui est très précieux pour elle (et son époux : il passait ses journées devant la photographie de son fils, mise dans un cadre, sur la cheminée de la chambre où je pénétrais chaque soir sans exception, mon pyjama en boule sous le bras. (p. 11)). Elle ne se plaint jamais, semble tout comprendre et pardonner même lorsque David saccage la chambre de son fils : Je regrette, madame Bianchotti, d'avoir tout saccagé dans la chambre de votre fils mort où vous m'aviez enfermé, d'avoir cassé le crucifix et déchiré la photo de Bernard [ ]. Pardon d'avoir fait voler en éclat la grande glace de l'armoire et déchiré en petits morceaux les chemises, les costumes de votre fils. Mais je sais que vous m'avez pardonné. [ ] Vous m'avez consolé sans un mot de reproche. (p. 57-58), elle pleure avec lui (pour lui ?) lorsqu'elle lui sauve la vie lors de la rafle (p. 52), Madame Bianchotti le confie même à son frère qui dirige un établissement catholique à Montreuil-sur-Mer. Montreuil-sur Mer. Et lentement les larmes sont montées. Montreuil sur Mère. Maman ! (p. 59), Ave tous les traumatismes qu'ils ont vécu, l'un comme l'autre ont bien du mal à exprimer leurs sentiments : Et ce n'est qu'au bout de ce long voyage qu'elle m'a souri. (p. 59), Il faut dire que David est difficile à apprivoiser même pour elle qui le connaît depuis longtemps : Comment lui dire que je n'avais plus confiance en personne ? (p. 59), Les sentiments que David exprime à l'égard de ses parents tout au long du texte oscillent entre rancur et amour désespéré. Il en veut profondément à son père d'avoir mal évalué la situation : Dis pourquoi, papa, tu as cru ces salauds ? [ ] Pourquoi tu n'as pas résisté, juste un peu ? (p. 44), Le ressentiment exprimé face à la trop forte confiance de son père dans la protection que la France pouvait lui offrir est éclipsé par l'expression du manque, de la douleur causée par l'absence de ses parents, ces allusions sont parsemés tout au long du livre : Vous n'êtes plus là. Vous n'êtes plus là. Mes mots ne vous toucheront plus. Vos voix ne me parleront plus. Et puis peut-être que si, quand même . Vous me manquez depuis si longtemps, depuis ce jour dont je ne veux pas parler parce qu'il est si terrible. (p. 27), Il m'aidera à les retrouver, papa, maman ? (p. 35) ou encore Et puis papa, maman, dites que je vous reverrai ! (p. 36) et Je veux me serrer dans vos bras et pleurer, pleurer de joie ou de désespoir. (p. 46), le mal d'absence (p 94). Et Lonia qui nous donnait tant d'amour qui, peut-être qu'au fond, elle ne savait pas vraiment ce que c'était ou qu'elle avait oublié. (p. 86), Lonia terrible et merveilleuse, gentille et méchante, Lonia-sans-cur-au-grand-cur (p. 88) qui stigmatise les Amoureux de la maison, Maurice et Hanna. Quel crime ils avaient commis ? (p. 87). Celui de s'aimer tout simplement, de se le dire, de se l'écrire avec des mots d'enfants. Lonia qui réunit tous les enfants dans la salle de classe pour leur lire de manière accusatrice des mots d'amour frileux, doux comme ceux que j'aimerais entendre en les évoquant. Des mots de tendresse maladroits (p. 88). Vraiment rien qui mérite le courroux de Lonia, la stigmatisation du groupe : Lonia les a torturés devant nous et c'était intolérable. (p. 88). David voudrait les défendre et n'ose pas. En partie parce que ce comportement est injuste, et aussi parce que, lui aussi, à son secret d'amour, son amour secret, et s'il n'est pas à la place de Maurice, c'est tout simplement parce qu'il a mieux caché ses lettres d'amour dans une boite à chaussures enfouie, dans la terre, au fond du parc (p. 89). C'est seulement à la fin du roman que David évoque cet amour qui lui a sauvé la vie par hasard. Cet amour est doublement salvateur car il sort David de son chagrin (Oh ! Je ne t'ai rien dit de mes souffrances passées. Elles étaient passées. J'étais près de toi. Ça suffisait. (p. 98)) en lui offrant un bonheur inattendu et lui évite d'être pris lors de la descente des soldats allemands dans le home d'enfants. L'évocation de cet amour est très dense, le narrateur ne lui consacre qu'une dizaine de pages, juste avant la fin du roman. C'est un moment très fort, très beau qui fait rêver. Un amour associé à la poésie (comme la mort du fils Bianchotti qui était associée au Dormeur du val de Rimbaud), ici, celle d'Apollinaire (qui suivra David dans le tome suivant L'hôtel du retour). Cet amour contribue lui aussi à stimuler l'instinct de survie de David : Je vivrai. Je vivrai. Claire. (p. 91). D'ailleurs le dernier mot du roman est Claire (p. 104). L'évocation de cet amour, sentiment positif, rend d'autant plus horrible la narration de la rafle des autres enfants. Tout au long du roman, nous trouvons aussi l'expression de la peur, de la solitude, de l'absence : Le silence de cette maison me fait peur. Je n'ai pourtant rien à craindre. Le pire est arrivé. Le reste, à côté (p. 78). Absence de ses camarades et de Lonia : Lonia, est-ce que je la reverrai ? Est-ce que j'entendrai encore chanter sa voix même quand elle était menaçante et sévère ? Dis, dis-moi qu'on se reverra. (p. 78) Et aussi double abandon lorsque ses camarades sont emmenés par les Allemands à la fin : David se sent coupable de ne pas avoir été présent lors de l'arrivée des Allemands : Un qui hurle à l'intérieur de son corps, un qui vous a abandonné. Un qui vous a trahis. Un qui n'est pas allé avec vous jusqu'au bout. Un lâche. (p. 102). Monsieur Rigal doit le retenir pour l'empêcher de rejoindre le convoi : Monsieur Rigal m'a écrasé au sol. Il m'a bâillonné de sa grosse main. (p. 101) et David se sent atrocement coupable d'être une fois de plus le survivant abandonnant et abandonné : dites que c'est monsieur Rigal qui m'en a empêché. Je devrais être avec vous. C'était ma place. (p. 102), David en veut aussi à Lonia : Lonia, pourquoi tu ne les as pas fait attendre pour que je parte avec vous ? Tu savais bien que je manquais à l'appel. Tu n'avais pas le droit de m'abandonner, de me laisser seul, dans la maison vide. (p. 104). |
6. L'écriture Le processus narratif est basé sur des allers-retours entre différentes périodes de la vie de David qui font se mêler présent (le moment où il rédige son récit en 1944, David a quinze ans donc), passé lointain (le récit du voyage de son père vers la France, bien avant sa naissance, bien avant la guerre) et passé récent (au tout début, le moment où il monte se coucher chez les Bianchotti, " je n'étais qu'un gamin de treize ans " soit après le 7 juin 1942). Ce processus hameçonne le lecteur (et le perd aussi un peu parfois). Selon les moments de l'histoire, Claude Gutman joue sur la longueur des phrases, créant une impression d'accélération du temps, de condensation des actions en utilisant des phrases courtes, voire même juste en juxtaposant des mots. Ce processus est utilisé par exemple lors de discussions du samedi soir entre Yantel et Lazare (Maman souriait. Elle me regardait. Je savais. [ ] Hurlements. Cris. Rires. Café. Staline. Le Communisme. Le Socialisme. Le monde à refaire. Hitler. p. 27), au moment de l'évocation de la rafle du Vel' d'Hiv (la fin du récit lorsque David échange le regard avec ses parents p. 51-52), de la venue des soldats allemands dans le home d'enfants. C'est comme si il y avait des moments de narration et des moments d'action plus intenses avec le film qui passe en accéléré. Ces différences de rythmes accrochent le lecteur donnant du souffle au récit, permettant de reprendre des forces avant un autre moment critique. Car une accumulation constante de malheur découragerait trop le lecteur. C'est le même mécanisme que pour l'alternance de l'expression de la souffrance de David et de l'amour et la bienveillance qu'il peu rencontrer. Le lieu où David écrit est aussi évoqué de manière mystérieuse et toujours associé au besoin de raconter : J'ai quitté mon cahier. J'y reviens. J'ai marché dans la campagne. J'ai couru. J'ai perdu mon souffle à hurler, à cogner des tatanes contre les arbres, contre les mottes de terre. Mais il faut que je revienne m'asseoir, que j'écrive, que je dise, même si je n'en ai pas envie, même si ma gorge n'est qu'une boule de haine, de pleurs, et que ma main tremble. Il faut que je respecte la volonté de papa. D'ailleurs, aujourd'hui, est-ce bien la sienne ? (p. 36). Je suis assis dans la salle de classe et j'écris, j'écris, le plus vite que je peux pour vous dire, pour que vous sachiez, pour expliquer au monde, à la terre entière (p. 46). Pouvoir poser ma tête sur mes bras, à la table d'écolier où je suis, je le ferais. Mais je ne cesserai pas d'écrire jusqu'à ce que tout soit dit. Je vois les mots qui dansent devant mes yeux. Je ne renoncerai pas. Mon écriture est serrée, serrée. Tout dire, le plus vite possible, pour dormir (p. 68), Ce besoin d'écrire est accompagné de la terreur de ce qu'il a à raconter : Je ne sais pas dire la suite. Je ne veux pas. Je ne peux pas. Mais je le dirai quand même. Mon ventre me brûle, ma gorge me brûle. J'ai la tête qui tourne. Mais je le dirai. Je le dirai même si je dois mourir en l'écrivant. (p. 51). C'est le questionnement sur l'utilité de l'écriture, mise en abyme du propre travail de l'auteur : Et puis, à quoi ça sert mes petits bouts de papier, mes petits bouts d'histoire ? A quoi ça sert, tant d'acharnement alors que je peux rien, rien, rien ? J'arrête. Je vais dormir. Pourquoi me presser pour raconter une histoire qui n'intéresse personne, dont tout le monde se fout, qui ne servira jamais à rien ? (p. 80). C'est l'urgence de l'écriture pour se libérer et pouvoir continuer : Il n'ya pas eu de demain. Je suis là et je dois finir vite, vite, vite, même si j'oublie les détails. Je dois finir, sans mentir, sans tricher. Après seulement, il y aura peut-être un demain. Aujourd'hui je n'ai pas la force de l'imaginer. (. p. 100), |
7.
Les références aux contes
Tout au long des romans, des références au monde des contes merveilleux sont présentes que ce soit de manière explicite ou implicite (comme dans Le grand cahier d'Agota Kristof). Lorsque le père narre l'histoire de sa " première " vie, et le pogrom, le jeune David (et Claude Gutman dans ses interviews) nous dit c'était mon Petit Chaperon Rouge à moi (p. 13) puis nous amène au Vaillant Petit Tailleur (p. 19). La description des corps ensanglantés des trois premiers enfants et de la première femme gisants dans la maison me renvoie à une image issue d'un autre conte : Barbe-Bleue (p. 18). Les Ogres, les vrais, pas ceux du Petit Poucet, sont les Allemands (p. 31). Leur évocation est d'ailleurs associée au massacres, ceux vus dans les films d'actualités au cinéma. Le personnage de la sorcière (cf. Agota Kristof) est celui du Juif avec " le nez crochu, les oreilles décollées, les cheveux crépus et les doigts avec, au bout, des ongles de sorcière. " (p. 38). Dans la dernière partie. David évoque Lonia racontant des histoires le soir : Sindbad le Marin, Ulysse, Aladin et sa lampe merveilleuse, le Petit Poucet. A la fin, il est riche et il retourne chez ses parents. et surtout l'histoire de brigands " toute ma vie, je me souviendrai de l'histoire des brigands. J'avais peur. Si peur qu'elle me réveillait la nuit, des mois et des mois avant que je devienne vraiment grand et que d'autres histoires viennent me réveiller, avec plaisir, celles-là. " Plaisir des contes réparateurs qui aident l'inconscient à guérir, toutes ces histoires de voyageurs qui retrouvent leur foyer après bien des épreuves ou de vrais enfants avec de vrais souffrances parce qu'ils avaient perdu leurs parents puis ils les retrouvaient. (p. 79), L'histoire des brigands qui effraye tant David, d'après les bribes contenues dans le récit, semble être du même type que celle des Trois cheveux d'or du diable (collectée par les frères GRIMM) [ou encore Le soleil rouge de Bruno de la Salle] où les brigands changent la lettre de Roi qu'il doit porter à la Reine qui dit que le porteur de celle-ci doit être tué et enterré par une autre qui ordonne que l'on marie le plus vite possible le jeune homme avec la fille du Roi. Plus tard, si j'ai des enfants, jamais, je ne leur raconterai l'histoire de la petite fille. [ ] sale histoire pourrie qui passe par ici pour m'empêcher d'avancer. (p. 80), |
Conclusion
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Albums RAPAPORT, Gilles.
- Grand-père / ill. par l'auteur. - Circonflexe, 1999. -
32 p. : ill. ; 31 cm. - (Albums). - ISBN 2-87833-224-5. Conte Documentaires AMIS, Nancy. - Les
orphelines de Normandie / trad. de l'américain. - Circonflexe,
2004. - np [52] ; 25 x 30 cm. - (aux couleurs du monde). - ISBN 2-87833-333-0
: 15 e. DELALANDE, Nicolas.
- La seconde guerre mondiale / ill. par Marcellino Truong. - Larousse,
2005. - 128 p. ; 29 cm. - (Larousse Junior). - ISBN 203 565172-7 : 16
e. GODARD, Philippe.
- La grande guerre 1914-1918. - Sorbier, 2003. - 46 p. : ill. ;
28 cm. - (La vie des enfants). - ISBN 2-7320-3761-3 : 12 e. GODARD, Philippe.
- La seconde guerre mondiale (1939-1945). - Sorbier, 2003. -48
p. ; 28 cm. - (La vie des enfants). - ISBN 2-7320-3772-9 : 12 e. PONTHUS, René.
- Le jour J débarquement en Normandie / ill. par Jean-Marc
Pau. - Casterman : Le mémorial de Caen, 2004. - 44 p. ; 26 cm.
- ISBN 2-203-18908-8 : 7,50 e. Romans GOLD, Alison-Leslie.
- Mon amie Anne Franck / trad. de l'anglais par Laurence Kiéfé.
- Bayard, 2005. - 162 p. ; 19 cm. - (Bayard Poche). - ISBN 2-7470-1746-X
: 6,50 e. GRENIER, Christian.
- Urgence. - Bayard, 2005. - 84 p. ; 19 cm. - (Bayard Poche). -
ISBN 2-7470-0859-1 : 5,80 e. Trilogie La loi du
retour HASSAN, Yaël
et HAUSFATER, Rachel. - L'ombre. - Bayard Jeunesse, 2005. - 120
p. ; 18 cm. - (Bayard Poche. Je bouquine ; 168). - ISBN 2-7470-1800-8
: 5,80 e. MAUFFRET, Yvon. -
Le jardin des enfants perdus. - Milan, Zanzibar (9-10 ans) MAUFFRET, Yvon. -
Un été entre deux feux / ill. par Nathaële Vogel.
- Rageot, 2003. - 156 p. ; 19 cm. - (Cascade 9-11). - ISBN 2-7002-2869-3
: 7,10 e. MIRANDE, Jacqueline.
- Sarah. - Castor Poche Flammarion, 2003. - 148 p. ; 18 cm. - (Castor
Poche 913, Voyage au temps de
). - ISBN 2-08-16-1620-3 : 5 €. ORLEV, Uri. - Cours
sans te retourner / trad. de l'hébreu. - Castor Poche Flammarion,
2003. - 300 p. ; 18 cm. - (Castor Poche 915, Voyage au temps de
).
- ISBN 2-08-16-1606-8 : 7 €. PETTER, Guido. -
La Bande Sans Nom / trad. de l'italien. - Castor Poche Flammarion,
1999. - 18 cm. : 342 p. - (Castor Poche, 711). - ISBN 2-08-16-4334-0 SACHS, Marilyn. -
Du soleil sur la joue. - Flamamrion. - (Castor Poche 7). SOLET, Bertrand.
- Un village sous l'occupation. - Flammarion, 2005. - 176 p. ;
18 cm. - (Castor Poche. Voyage au temps de
; 1003). - ISBN 2-08-16-3077-X
: 4,50 e STREIFF, Gérard.
- La guerre des petits soldats. - Castor Poche Flammarion, 2003.
- 120 p. ; 18 cm. - (Castor Poche 915, Voyage au temps de
). - ISBN
2-08-16-1945-8 : 4,50 €. SUZZONI, Hélène.
- Simon, l'ami de l'ombre / ill. de Jean-François Martin.
- Bayard, 2007. - 64 p. : ill. ; 19 cm. - (Bayard Poche. J'aime lire plus
; 5). - ISBN 9782747022125 : 5,90 e. THEVENIN, Anne et
COMPAGNON, Anne. - Guerre secrète / ill. par Jérôme
Brasseur. - Rageot, 2005. - 192 p. ; 19 cm. - (Cascade 9-11). - ISBN 2-7002-3077-9
: 7,30 e. VIVIER, Colette.
- La maison des Quatre vents / ill. par Serge Bloch. - Casterman,
2000. - 240 p. ; 18 cm. - 7,50 €. YALA, Martine. -
Marseille : hiver 43 : Roman documentaire. - Rouge Safran, 2003.
- 112 p. ; 19 cm. - (Basilic ; 9). - ISBN 2-913643-24-3 : 6,90 e. |
Florence Mathevon